14-15 octobre 2017 : Après leur résidence de cet été, l’Oumupo et l’Oubapo s’associent à nouveau pour la Fête de la Science, au Vaisseau à Strasbourg !

De la pertinence (ou non) de contraintes formelles dans le domaine musical

Pour un '''Ouvroir de création Musicale Potentielle'''
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Discipline codifiée et formalisée s’il en est, l’écriture musicale pose des problèmes spécifiques dans le cas de l’expérimentation sous contraintes.

En effet, pas question de simplement se contenter de « contraintes » formelles déjà dictées par les langages musicaux pré-existants, et par des traditions que nous avons tous plus ou moins intériorisées !

Avec ce souci, l’on pourrait suggérer quelques critères communs préalables à une démarche de composition potentielle.

Quelques pistes possibles pour des contraintes formelles intéressantes et fructueuses :


Contraintes contre tradition

Depuis la Renaissance au moins, les compositeurs se plaisent à dépasser les conventions — l’on pourrait même dire que c’est ainsi que les langages musicaux ont pu évoluer.

Cette tendance s'est accentuée au XXe siècle, par exemple en matière rythmique avec l’avènement des mesures irrégulières, des rythmes par valeur ajoutée. Ainsi, une contrainte formelle d’application assez simple est de briser la métrique traditionnelle : en changeant fréquemment de chiffre de mesure, en utilisant des carrures de n mesures où n est différent de quatre ou huit…


Contraintes de collision

Plus intéressant peut-être, le fait de convoquer des conventions traditionnelles (harmoniques, mélodiques, rythmiques) pour les faire entrer en collision avec la forme ou le langage mis en œuvre. Ainsi, de nombreux compositeurs de la seconde moitié du XXe siècle ont tenté de remettre dans leur langage atonal des couleurs tonales, sans pour autant qu’elles deviennent fonctions tonales traditionnelles.

On peut ainsi imaginer, par exemple, une musique strictement sérielle mais dans laquelle les séries sont constituées uniquement d’accords parfaits. Ou bien (plus dur) un morceau en Ut majeur sans aucune fois la note do… ou même, qui se jouerait exclusivement sur les touches noires du piano !


Contraintes simples et claires

Les contraintes utilisées par l’OuLiPo sont en général d’autant plus brillantes (et redoutables) qu’elles tiennent en peu de mots, voire en une simple équation : « s+7 », etc. Il n’y a aucune raison pour qu’il en soit autrement dans le domaine musical.


Contraintes reproductibles

Une large partie de la musique dite « contemporaine » repose sur des échelles, rythmes ou motifs aléatoires, ou encore laisse une place prépondérante à l’improvisation des interprètes. Cette approche semble difficilement conciliable avec le projet de rigueur formelle que nous tentons d’envisager ici.


Contraintes de réécriture

Un jeu de prédilection des OuLiPiens a toujours été de partir d’œuvres existantes pour les réécrire suivant certaines contraintes, ce qui présente l’avantage de mettre en lumière les contraintes utilisées. Cet exercice, toutefois, ne devient véritablement intéressant que lorsque les réécritures sont multiples, suivant plusieurs sortes de contraintes formelles et/ou stylistique.

Contraintes de motivation

Le propre d’une contrainte formelle digne de ce nom, est qu'elle ne doit pas tenir lieu de décoration ni d’afterthought, mais être à l’origine même de la démarche d’écriture, laquelle se construit entièrement sur les contraintes choisies. On aurait tort de considérer les langages musicaux comme inaptes à l’élaboration d’un méta-discours, et il serait intéressant de chercher à appliquer les deux « principes de Roubaud » dans une pièce musicale.

Un corollaire de ce statut fondamental de la contrainte, est que l’espace d’application de la contrainte fait sens lui-même : elle doit s’appliquer soit à l’ensemble de la pièce rédigée, soit à une section dans le cas d’une pièce en plusieurs parties (auquel cas il est recommandé, naturellement, que chacune des parties soit mue par sa propre contrainte d’écriture, et que toutes ces contraintes soient cohérentes les unes avec les autres).

Si exception il y a, alors cette exception doit répondre à sa propre logique et constituer elle-même une contrainte.


Contraintes importées d’autres formes

Méthode éprouvée de tous les OuXPo, il peut être intéressant d’appliquer à un langage musical des formes ou morphèmes issus de disciplines qui lui sont étrangères : suites arithmétiques, codage lettre-à-lettre d’après des mots (l’on veillera alors à employer la totalité des degrès de l’échelle chromatique et des lettres de l’alphabet, pour ne point se contenter des lettres anglo-saxonnes traditionnelles), formes architecturales… Dans ce cas, il est probablement recommandable de se tourner plutôt vers des objets immatériels et intellectuels, afin que la démarche soit plus systématique qu'aléatoire.


Contraintes de représentation de la musique

Une extension sans doute intéressante du principe précédent est à trouver dans la notation musicale elle-même : objet hybride, la partition se prête à des expérimentations graphiques et structurelles (dont la page d’accueil de ce site montre un exemple). Pour correspondre à notre projet, toutefois, les notations graphiques doivent se traduire par une exécution musicale précise, déterminée et reproductible — et non constituer une vague indication d’intention à l’usage des exécutants.

Une autre piste prometteuse, à ce titre, consiste à penser la partition dans une représentation différente, par exemple sous forme de code source, expressif et lisible directement en plain texte. L’emploi exclusif de logiciels et de formats Libres est ici obligatoire ; nous recommandons en particulier l’excellent système de notation GNU LilyPond.


Contraintes appréhensibles par l’humain

La technique, et en particulier le traitement informatique, ont ouvert aux compositeurs actuels des perspectives exaltantes, tant dans le domaine dit « électro-acoustique » que dans la composition algorithmique. Pour autant, le risque n’est pas négligeable de perdre l’immédiateté offerte par les pratiques instrumentales et compositionnelles du passé ; de plus, un degré trop élevé de complexité où la logique formelle n’est plus perceptible ou intelligible, se rapproche finalement d’un langage aléatoire. Nous proposons donc que l’ordinateur, s’il est utilisé, ne le soit que pour un gain de temps, et que la totalité des calculs effectués soit reproductible, le cas échéant, à la main par un être humain (ce qui inclut même, en y mettant un peu de bonne volonté, des opérations complexes telles que les suites arithmétiques ou l'extraction de décimales des nombres irrationnels !).

Contraintes multiples

La musique — sous sa forme sonore en tout cas — se caractérise par quatre paramètres : la hauteur, la durée (dont découle le rythme), l’intensité (nuance, …) et le timbre.
Il est donc possible de s’ajouter des contraintes suivant ces caractéristiques. Ainsi on peut combiner une contrainte de hauteur à une contrainte rythmique.
D’autres contraintes qui ne sont pas caractéristiques du son peuvent aussi être ajoutées, comme par exemple une contrainte de graphie.

[À suivre…]